LA VALLÉE DU VIGNON (ou de la DOUE)

 
 
 
 
Le Vignon est un ruisseau, affluent de la Tourmente, qui prend naissance à l’Œil de la Doux, résurgence dans la falaise du Causse, au pied de Murel. Cette résurgence est prolongée, parallèlement, par une très longue vallée sèche, 
témoin d’un ancien cours du ruisseau. La vallée sèche est aussi longue que le cours visible du Vignon.

 

1- UN PEU DE TOPONYMIE

 
Commençons par clarifier les noms donnés à ces différents lieux.

La vallée sèche
La vallée sèche s’appelle la Combe du Vignon, à la hauteur de Cressensac, ou Sarrazac, mais elle portait le nom de Soliara ou Soulieyra au Moyen-Age, et servait de limite, entre la baronnie de Cazillac, au Nord, et la Châtellenie de Martel, en vicomté de Turenne, au Sud  . 
Une famille del Solier l’habitait, et le village de la Solerie, ou Soleyrie, de l’hôpital Saint Jean, en est le dernier témoin. 
 

La Doux
Le ruisseau sort d’une résurgence, ou Doux, orthographiée Douch, dans les vieux textes en occitan. Une doux est une source abondante, jaillissant avec un fort débit, des profondeurs de la terre. 
Voici comment Guyon de Malleville, dans ses Esbats du Quercy, décrit une Douch, dans son langage du XVIIème siècle :
" Doutz nous est encore, en notre Quercynois, fontaine et source d'eau. Fontaine (Font.) appelons nous proprement un petit amas, ou rétention, faite au devant la naissance, source, veine, ou issue de l’eau.
Mais, icelle veine ou source, savoir l’eau qui flue sans cesse dès son issue au jour, ou encore au dedans des terres mesmes, tendant à aller dehors, en propre terme nous l’appelons Doutz."
D'une fontaine qui donnera beaucoup d'eau, d'un puys(puits) qu'on aura vuidé, ou que l'on fera à neuf, duquel on rencontrera l'eauy naissant quelqu'un des costés, on dit : "la Doutz est grande ou est petite, selon quelle s'y voyt."
 Guyon de Maleville aurait pu ajouter d'autres termes usités en Quercy :
            La Font ou filet d'eau régulier, mais peu abondant, a donné le Mas la Font, ou hameau de la fontaine.
            Le Touron, ou source d'eau jaillissante, à plus fort débit, est souvent noté le long du Rionnet ou du Vignon. Il a donné son nom à une famille de meuniers ou de propriétaires de moulin à la Tulle.
 
Les fontaines ont des noms qui les caractérisent : près de Malafon, il y a la Font Taride, la Font Natural, puis la fontaine ou Touron des Py.
Le Vignon
Le Vignon ou Vinhon  des anciens textes, aussi écrit Alvinhiou, bleuâtre et trouble lors de crues, clair et transparent, lorsqu’il a été filtré par les sables roux des étiages, a été, mal à propos, baptisé Doue, ou Douce, sur les cartes du XIXe siècle. Son nom, utilisé avant, n’a aucun rapport avec la vigne, qu’on aurait tort de planter sur ses bords. C’est un nom celte, qui veut dire lieu humide et marécageux. Il convient très bien à son cours moyen. 
Les ingénieurs des Ponts et Chaussées l’appellent, dans leurs rapports, le ruisseau de Murlat ou Murlaz, d’après le nom du repaire du prieur de Murel, près de son moulin.
 

 
    2 – UN PEU D’HYDROLOGIE

    Le bassin morphologique du Vignon s’étend, en principe, sur 40km2. C’est le seul ruisseau de la partie sud du Causse de Martel, avec son affluent, le Rionnet. 
    Mais son débit est irrégulier et faible, et ne correspond qu’à 17km2 de bassin, ce qui fait supposer l’existence de pertes importantes, en amont de la Doux. Le débit moyen du Vignon est de 238 242 litres/seconde. Il va de soi, que ce débit varie considérablement. Le Vignon est presque à sec en été, et les conflits entre les meuniers, tentant de tirer au mieux partie de leur maigres éclusées, furent incessants. Seuls, les gros moulins, dotés d'une très vaste retenue, connaissaient de moindres soucis. 
    Une partie de l’eau, que reçoit le Causse, doit s’écouler ailleurs, en particulier vers le Blagour, près de Souillac. Peut-être aussi est-elle captée ?
 

    La vallée sèche

    La vallée sèche a-t-elle été parcourue par un ruisseau, à une époque historique ? La tradition mentionne un ruisseau dit l’Orup (ou le Ru), sur lequel il y aurait eu un moulin. En 1477, le 29 juin, à la suite d’un tremblement de terre, le ruisseau aurait disparu, et ressurgirait dans l’œil de la Doux. Cette histoire peut simplement rappeler le fait, qu’au Moyen Age, la vallée sèche était encore parcourue par un ruisseau temporaire. 
     Une autre tradition voulait, que, lorsqu’il y avait des orages à Brive, le Vignon  se grossissait très vite, après que l’Œil de la Doux ait fait entendre d’inquiétants mugissements. Seuls, des orages dans la région de Cressensac, sont en réalité capables de produire un tel  phénomène. 
     Puisque nous en sommes aux traditions, Gussy Lherm, dans sa fantastique histoire de la bataille de Charles Martel et des Sarrazins, dans la région de Louchapt, n’hésite pas à voir les Sarrazins venir abreuver leurs chevaux, dans les sources du Vignon. Il est vrai que ce lieu sauvage et isolé,  avait tout pour tenter ces noirs cavaliers, mais il constitue un cul-de-sac bien dangereux pour des fugitifs. 
 

   Le Vignon

    Le Vignon peut ensuite se diviser en trois parties :

Le Haut Vignon va de l’Œil de la Doux au Pont de Murlat. Il suit une direction ouest-est, et ne devient vraiment permanent, qu’à 400m en aval du Moulin de Murel. Il n’alimente, sur son cours, que le moulin de Murel. 
Le Moyen Vignon prend une orientation sud–nord, dans la vallée dite Deus Molis ou Des Moulins. Il ne reçoit aucun affluent, et alimente les deux moulins du Pic, le moulin détruit de Lascoux, et le moulin de Paunac. Après un léger coude, il prend une orientation nord nord-est, et alimente les trois moulins de Friat. 
Le Bas Vignon. La vallée s’élargit, et le Vignon reçoit un affluent rive gauche, le Rionnet. Il alimente le moulin de La Tulle, et les deux ruisseaux confondus alimentent le gros moulin de La Borgne, puis Beyssagou, et Beyssac.
    Ainsi, sur 14km, le Vignon alimente-t-il douze moulins.
 
  L’Œil de la Doux

       En temps ordinaire, comme le signale Ernest Rupin qui la visite pour la première fois en 1893, "il ne faut pas songer à pénétrer les mystères du gouffre". Mais monsieur Lalé, le propriétaire du moulinde Murel, assure que ce n’est pas impossible, en temps de grande sécheresse. Le 17 août 1893, profitant de ce que l’eau avait considérablement baissé, il y entre donc avec son bateau d’Osgood en toile pliante, et son compagnon Armand. Il trouve un long tunnel de 7 mètres de haut, deux lacs, une cascade à sec. Le lit du ruisseau est étroit et tortueux. 
     Ernest Rupin et son compagnon parcourent ainsi 138 mètres, et aboutissent après un long couloir rempli de sable, à une galerie noyée à voûte basse. Au bout de 80 mètres, ils s’arrêtent tout à fait devant des galeries trop étroites. Ils estiment la longueur totale de la grotte à 500 mètres dans le prolongement direct du ruisseau.

    Ernest Rupin n’est probablement pas le premier explorateur de la grotte. Les pêcheurs, et surtout les enfants des paysans d’alentour, ont dû parfois y pénétrer, le cœur battant, et munis d’une bougie ou d’une torche vacillant dans les courants d’air.

   Les Doux sont cependant perçues dans l’imagination populaire comme des lieux maléfiques, bouches d’ombre, qui ouvrent vers le monde souterrain, la résidence des morts. 
     A l’inverse des bonnes fontaines, souvent christianisées (les fonts Saint Martin d’Escougnes et Loupchat, la font Saint Ferréol de Friat), la Doutz de Murlat, n’a pas reçu de baptême. 
    Le vieil axe antique qui va de Brive à Martel en passant par l’Hôpital Saint Jean longe la falaise qui surmonte la résurgence, mais évite ses sombres profondeurs. 
      Le lieu reste longtemps boisé et isolé, repère d’animaux sauvages.

   Au XVIIe siècle, lorsque la vicomtesse Elisabeth de Nassau vient en litière de Turenne à Martel, elle parcourt cet axe ancien, déjà presque abandonné, et s’arrête au seuil de la Combe du Vignon. 
    Arnaud Consages, avec soixante hommes "habillés en sauvage, une massue à la main", descend d’un bois, et vient lui parler en "langage vulgaire du pays"
    Autour de la combe, sur les coteaux d’Escougnes, 500 arquebusiers, mousquetaires et piquiers, conduits par l’avocat Maître Etienne Lacassagne, font un feu de salve qui se répercute longuement sur les falaises, et accueillent la vicomtesse à mi-coteau.

    Deux ans plus tard, Frédéric Maurice, fils du vicomte, âgé de 13 ans, vient à son tour. On lui épargne les hommes sauvages, mais on le régale en revanche d’une demi-heure de feux de salve et d’un discours sur le soleil levant, sa devise.

    Ainsi, les hommes du XVIIème siècle concevaient-ils les lieux isolés, peuplés de sauvages restés païens. Seuls, les ermites s’y aventuraient, experts dans l’art de charmer les bêtes féroces, et dompter les enchantements diaboliques.    Si Saint Vincent est le maître de la Soleyra ou haute vallée (la Baboutie est l’ancien mas Saint Vincent), Saint Leubais ou Lieubais, un ermite ou un moine, est le patron du Mas Lafon qui domine le Vignon.