L'Histoire des moulins du Vignon

 
 
 
 
  Invocation à Saint Ours et Saint Leubais

   Avant d’entamer l’histoire des moulins de la vallée du Vignon, je voudrais placer cette étude sous la protection de Saint Ours, patron ou «inventeur des Moulins à eau», et de son compagnon Saint Léobade ou Leubais.
Selon la tradition, Saint Ours, natif de Cahors, vivait au VIème siècle, au temps d’Alaric II, roi wisigoth d’Aquitaine. Tenté par la vie monastique, il s’en alla en Berry, puis en Touraine. Il s’arrêta à Loches, où il fonda un monastère, et construisit un moulin sur l’Indre. A son compagnon Saint Leubais, il confia le monastère, et le moulin de Senevières. 
    Un grand ami du roi Alaric, le Goth Sichlarius, passant à Loches, admira le moulin de l’Abbé, et voulut l’acheter.

«Je ne puis, lui dit l’Abbé, ni vous le vendre, ni vous le céder, de peur que mes religieux ne meurent de faim. - Si vous me l’aviez cédé de bonne volonté, je vous aurais remercié, dit le Goth, mais puisque vous me le refusez, je vais en faire bâtir un au-dessus du vôtre, et je vous priverai du courant d’eau qui l’alimente.»
     Et il réussit à le bâtir, au lieu dit, les Brèches de Tranche Mort. 
   Mais Saint Ours, ayant ordonné aux moines de tous les monastères, qu’il avait fondés, de prier Dieu pour obtenir la ruine de ce moulin, il fut si bien exaucé, que l’Indre détruisit entièrement le Moulin du Goth. On n’en trouva plus vestige, et Saint Ours écrivit à tous ses moines pour leur annoncer l’heureuse nouvelle. 
    Considéré avec son compagnon Saint Leubais, comme le protecteur des meuniers, Saint Ours est fêté le 18 juillet, (le 27 août à Cahors). 
     A Loches, jadis, « le jour de Saint Ours », on descendait un vieux buste du Saint, jusqu’au moulin portant son nom, et les grand pères disaient que le saint, sans bras ni jambes, remontait tout seul à l’église. 
    D’autres saints sont également cités, comme patrons des meuniers. Ainsi, Saint Victor, officier romain en garnison à Marseille, exécuté en 290, pour avoir renversé une idole de Jupiter. Il aurait été jeté à la mer avec une meule au cou. 
    Dans le Nord, patrie des moulins à vent, on invoque aussi Sainte Catherine, ou Saint Aubert. Mais, Saint Ours et Saint Leubais, m’ont paru mieux comprendre, pour les avoir vécues, les inquiétudes des propriétaires ou des amateurs de moulins.   Leur histoire est un peu de celle de tous les moulins : construits par des moines, convoités par les seigneurs, ils détiennent à la fois l’eau, source de vie, la force motrice à l’origine de l’industrie médiévale, l’herbe des prés, nourriture des chevaux et des mulets. Les bourgeois en deviennent très vite, les heureux possesseurs. Bien avant la Révolution, ils en sont les fermiers, et en tirent de beaux bénéfices. Beaucoup de moulins étant sujets à la banalité, les tenanciers du seigneur sont forcés d’y venir moudre.

     Mais la protection de Saint Ours semble avoir cessé de s’étendre sur eux, après la Révolution.

    Au XIXe siècle, le meunier doit aller chercher, lui-même, la marchandise chez les clients. Les boulangers, qui travaillent dans les bourgs, et remplacent les anciens fourniers, ne veulent plus d’une farine grossière de moulin, et préfèrent la farine blanche et fine des minoteries.

   Au XXe siècle, les minoteries industrielles portent un coup fatal aux petits moulins de pays. Seuls, survivent quelque temps, ceux qui se sont modernisés.     Si Saint Ours et Saint Leubais hantent encore la vallée du Vignon, leurs oreilles ne sont plus charmées par le murmure de l’eau et le grincement des meules. Ils n’entendent plus résonner les falaises du claquement des fouets, et du grelot des clochettes. Si vous les apercevez, assis au bord de l’eau, et méditant en silence sous leur capuchon rabattu, n’en concevez aucune crainte, et poursuivez votre chemin, avec l’assurance qu’ils vont guider vos pas, le long des chemins moliniers.

 
 
 
 
  L'histoire des moulins du Vignon

 
 

Chaque moulin a son histoire, mais un certain nombre d’éléments constants se retrouvent selon les époques.
 
  L’origine

      A l’origine de la création des moulins dans le Haut Moyen Age, il y a les abbayes et les seigneurs
     Ce sont probablement les moines qui ont conçu, et fait édifier les bâtiments et le système complexe de digues levées, payssières, et relations entre moulin supérieur et inférieur. 
     Dans notre région, viennent d’abord les moines de Solignac, puis de Beaulieu (entre 800 et 900), ensuite ceux de Souillac et Tulle (vers 900-1000), puis, les seigneurs féodaux usurpent une grande partie des droits que les abbayes avaient sur les moulins (1000-1100). 
     Enfin, viennent une période de restauration et d’installation de nouveaux moines cisterciens d’Obazine (1150), artigiens de Maradène (1200 ?) 


 
  Le Moyen Âge

      A partir du  XIIIe siècle, l’expansion monacale est terminée. Le recrutement se tarit au bénéfice des ordres mendiants ou prêcheurs installés en ville.
     En revanche, c’est l’apogée de l’ordre féodal. Depuis le XIe siècle, les vicomtes et leurs chevaliers se partagent les rentes de leurs villages, de leurs moulins et de leurs prés. Ils en ont la banalité du moulin, du four et du pressoir, c’est-à-dire qu’on est obligé de passer par eux pour moudre, faire cuire les céréales, et faire son vin.
     Sur le Vignon, qui est une frontière entre la vicomté de Turenne et la baronnie de Cazillac, ce sont ces deux puissants seigneurs qui sont maître des eaux et des moulins, en théorie.
     Mais ils sont obligés de partager leur richesse avec des chevaliers ou des damoiseaux qui sont leurs vassaux, et défendent pour eux les petits repaires établis autour de leur château principal. Ainsi, les Antissac à Paunac, ou les Machat à Mas La Fon.
     Au XIIIe siècle toujours, c’est l’apogée de Martel, ville récente, ville de marché, dont les bourgeois commencent à édifier de belles fortunes, fondées surtout sur le commerce des bestiaux engraissés dans les prairies de la Tourmente et du Vignon. Prairies et moulins les intéressent beaucoup. Ils prêtent de l’argent aux seigneurs, et finissent par obtenir d’eux des rentes sur leurs biens. Avec un peu de chance et de persévérance, ils finissent par acheter des fiefs entiers, et deviennent sieurs à défaut de seigneurs. Ainsi, les Julien, les Laborie, les Arnauld, les Lespinasse, les Vidal etc.


 
  La guerre de Cent Ans, et ses suites

      Cette expansion est brisée, vers le milieu du XIVe siècle, par l’interminable guerre franco-anglaise, qui décime les campagnes, et ruine le commerce. On imagine l’état des moulins, qu’il a fallu fortifier pour tenter de continuer à moudre, et de tout le complexe système hydraulique qui les entoure. 
    A la fin de la guerre, vers 1450, on manque tellement de bras, que seigneurs et bourgeois sont obligés d’arrenter à nouveau des villages entiers à une seule famille de paysans venus parfois d’Auvergne ou du Limousin. 
      Ces familles, peu nombreuses, sont prolifiques. En moins de cent ans, elles ont repeuplé la région. 
     Pour peu, que plusieurs frères s’associent, au XVIème siècle, pour économiser, acheter les rentes et les prés, la famille entame une ascension irrésistible. Les triades les plus efficaces sont celles qui regroupent un frère 
curé, un frère notaire, et un frère marchand.


 
  Du XVIe au XVIIIe siècle.

    Ainsi vont se former des dynasties de meuniers qui deviennent bourgeois, puis sieurs de quelques domaines. 
    Ainsi, les Sérager, les Dunoyer, les Labrunie, les Laborie, les Montmaur, les Malterre, les Touron. Associés aux vieilles familles de Martel, comme les Lascoux, les Arcambal, les Salvat ou les Fournier, elles finissent par accéder à la noblesse, et y arrivent parfois, peu avant la Révolution. 


 
  La Révolution et le XIXe siècle

    De 1789 à 1815, a lieu le second grand chambardement de la propriété rurale. Il ne dure pas 100 ans, mais il est radical. 
    C’est la disparition de la banalité et des rentes féodales. Avant la Révolution, il y avait le seigneur éminent, noble ou abbé à qui on versait une rente assez faible en nature, mais aussi des droits de justice et de mutation. 
Ensuite, venait le seigneur utile, celui qui avait acheté le pré ou le moulin, et qui en tirait des revenus. C’était le plus souvent un bourgeois. A défaut d’être propriétaire, il était au moins fermier. Venait ensuite le tenancier ou paysan, qui exploitait le bien, et ne recevait qu’une faible part de son travail, surtout si le dit bien avait été sous-affermé. 
   Après la Révolution, il n’y a que le propriétaire et le tenancier. La propriété des moulins est passée massivement à la bourgeoisie. Au moment où les nobles émigrent, ils vendent ou engagent leurs biens. S’ils ne l’ont pas fait, leurs biens sont confisqués, et vendus assez tardivement, vers 1795-1796, surtout. 
Les familles d’émigrés, les Estresse, les Montmam, les Malterre, à leur retour d’exil, retrouvent une partie de leurs biens seulement. Les rentes n’existent plus. C’est l’époque où bien des moulins sont achetés par les meuniers eux-mêmes.
    Au cours du XIXe siècle, la vie des meuniers est difficile. 
   Il  faut chercher des clients sur des routes, qui ne sont pas bonnes. Il faut résister à la concurrence des minoteries, ou s’équiper de manière plus moderne. Il faut supprimer d’éventuels concurrents en rachetant leurs moulins, même s’ils ne doivent pas travailler. (C'est ce qu'a fait M.Lallé, propriétaire du moulin de Murel, en achetant le moulin Grand du Pic, immédiatement en aval, et en le spécialisant en moulin à huile)


 
Au XXe siècle, la situation s’aggrave, même si les petits moulins ont bien tourné pendant les deux guerres. Cette fois, il faut renoncer à la clientèle des boulangers, et de tous ceux qui leur achètent du pain blanc. Seules les minoteries résistent. De nombreux moulins s'arrêteront définitivement, comme le moulin de Murel vers 1937.
Vers 1960, tout s’arrête définitivement le long du Vignon. Seul le moulin de Beyssac près des Quatre Routes, auquel a été construit une minoterie continuera à vivre jusqu'en 1984.